10 anos sem Pierre Bourdieu

Posted on 11 de Abril de 2012 por

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Prezados Colegas,

Este ano, o falecimento do sociólogo Pierre Bourdieu completa 10 anos.  A seguir, compartilhamos uma reportagem publicada no Le Monde em 23 de janeiro de 2012 muito completa e interessante para todos que utilizam o autor como referência teórica.

Seguem  as matérias, em francês.

Méditations bourdieusiennes
par Nicolas Truong (Débats)
23.01.12 | 12h54 • Mis à jour le 23.01.12 | 12h54

Dix ans après sa mort, Pierre Bourdieu bouge encore. Au moment où la France risque de basculer vers une société de rentiers, vers un monde social où ce dont on hérite compte davantage que ce que l’on mérite, la portée des recherches du sociologue sur les “héritiers” s’étend bien au-delà du champ de l’université.

A l’heure où les politiques de discrimination positive n’ont guère enrayé la réplique des élites, ses travaux sur la “reproduction” débordent du cadre scolaire. Ils pourraient même s’étendre à la société tout entière. Alors que l’intellectuel oscille souvent entre repli dans sa tour d’ivoire et facilités du fast thinking médiatique, l’engagement de Pierre
Bourdieu reste précieux. Car, malgré ses contradictions, celui-ci voulait défendre une “Realpolitik de la raison”, c’est-à-dire une mobilisation des scientifiques dans la cité.

Plus personnellement : une mobilisation des acquis de sa sociologie de la domination au service d’une politique d’émancipation. Loin du révolutionnaire sartrien, figure qu’il avait d’ailleurs longtemps critiquée et dans laquelle l’imagerie romantique l’a figé, en particulier lors de ses fameuses interventions en soutien aux grévistes de décembre 1995, Pierre Bourdieu fut d’abord un réformiste résolu. Ses “Propositions pour un enseignement d’avenir” rédigées en 1985 avec le Collège de France et remises à François Mitterrand demeurent pour beaucoup un modèle de ce que peut produire un scientifique en matière d’orientations politiques.

Il garda de ce foisonnant rapport – réduit selon lui par les socialistes à un “supplément d’âme” dans la Lettre du président de la République à tous les Français du candidat Mitterrand lors de sa campagne de 1988 – une déception tenace. Même s’il présida en 1989 une commission sur les contenus d’enseignement, il se tourna peu à peu vers une forme d’engagement politique plus radicale. Ainsi appela-t-il notamment en 1999 à la création d’un “mouvement social européen” pour contrer le rigorisme budgétaire des “gardiens de l’euro”.

Ainsi admonesta-t-il une social-démocratie européenne incapable de “contrecarrer le processus, déjà fortement avancé, de destruction des acquis sociaux du Welfare”, c’est- à-dire de l’Etat-providence.

Aujourd’hui, au moment où une France invisible et minorée dit sa souffrance, ce retour réflexif sur l’auteur de La Misère du monde est une invitation à l’action. Car “ce que le monde social a fait, le monde social (…) peut le défaire”, disait Bourdieu. Au moment même où la question du contenu ou de l’indépendance des médias n’est guère évoquée par les candidats, Bourdieu reste dans les mémoires pour avoir critiqué “l’emprise” du journalisme, métier qu’il voulut “objectiver”. Cette passe d’armes laissa des traces, notamment au sein d’une profession qui lui reprocha excès et généralisation. Mais certains trouvèrent aussi en lui un allié qui mettait au jour les mécanismes conduisant aux dérives d’un journalisme d’allégeance aux puissants.

Pour certains, le Bourdieu engagé de la fin a masqué le savant arpenteur du “capital scolaire”, de la “distinction sociale” ou de la “violence symbolique”. L’intellectuel critique qui intervient au nom de l’universel aurait détrôné l’intellectuel spécifique, qui mobilise son savoir sur des combats précis. Il est temps de réconcilier ces deux figures.
Car, depuis ses premiers travaux en Algérie, il n’a cessé de faire de la sociologie critique une discipline civique. Les reproches n’ont pas manqué : scientisme, réductionnisme, relativisme, autoritarisme, gauchisme – réels ou erronés. Aujourd’hui le climat est plus apaisé.

Les polémiques se sont tues, mais les inégalités se sont accrues. Et, avec elles, l’acuité de certaines de ses vues. Parce qu’il est devenu un “classique” et que nous ne souhaitions pas le figer dans un Panthéon intellectuel, nous avons demandé à des
chercheurs marquants qui ont côtoyé et questionné sa pensée d’évoquer “ce qui reste de Bourdieu”. De New York à Francfort, du CNRS au Collège de France, ces auteurs ont relevé ce défi. Et tous ont joué le jeu d’évoquer l’actualité d’une pensée.

Impossible, bien sûr, de résumer la pensée de Pierre Bourdieu. Et pourtant… lui-même disait qu’elle était toute contenue dans cette célèbre phrase de Pascal : “Le monde me comprend et m’engloutit comme un point, mais je le comprends.” Comprendre comment le monde social façonne de part en part les corps et le mental afin de se libérer de ses contraintes, violence et détermination, tel fut son objectif. Comment résumer l’homme qu’il fut ? Comme un “jeune homme en colère” et qui l’est, jusqu’au bout, resté.

Comme un “indigné”, bien avant que ce mot ne soit popularisé. “Si le monde social m’est supportable, c’est parce que je peux m’indigner”, disait-il. Au moment où les candidats à l’élection présidentielle n’osent plus vouloir “changer la vie”, mais proposent juste de vivre le changement, ces méditations bourdieusiennes sont une invitation à inventer d’autres horizons que ceux de la résignation.

Article paru dans l’édition du 24.01.12

Le savant et le politique

Point de vue |par Axel Honneth, philosophe, directeur de l’Institut für Sozialforschung (Université
Johann Wolfgang von Goethe, Francfort-sur-le-Main)| 23.01.12 | 12h50

On a dit que la sociologie devait être la continuation des Lumières avec d’autres moyens : si elle est arrivée, en quelque mesure que ce soit, à remplir ce programme dans les dernières décennies, c’est grâce à Pierre Bourdieu. Avec cet étonnant mélange “d’ambition” et de “modestie” qui caractérisait son travail non moins que sa personne, il avait d’emblée
pris pour tâche de détruire l’illusion que la société moderne entretient jusqu’à aujourd’hui sur le caractère “désintéressé” de la culture bourgeoise.

A cette fin, Pierre Bourdieu élabora un outil théorique qui empruntait à Marx comme à Weber, à Durkheim comme à Simmel, sans pour autant se résumer à une simple addition de toutes ces influences. Un mouvement de pensée homogène et continu semble au contraire porter sa théorie très ambitieuse, selon laquelle les formes d’expression symboliques de la société naissent toujours d’un conflit que se livrent les groupes, avec les différentes ressources dont ils disposent, pour assurer leur position au sein de la hiérarchie sociale. Dans la perspective désillusionnante que Bourdieu s’efforçait d’adopter dans ses grandes enquêtes, le monde vécu apparaissait comme une sphère traversée par d’incessantes luttes de statut, qui trouvent leur expression jusque dans les structures capillaires des écrits philosophiques et des oeuvres d’art. Mais qu’eût été cette théorie sociologique, sans les travaux empiriques à travers lesquels il montrait que nous pouvons aussi apercevoir dans notre environnement social les effets de ces luttes de concurrence ? Il introduisait ici rien de moins qu’un apprentissage sociologique du regard.

L’ambition sociologique de Bourdieu a constamment été de ramener la prétention à la validité des normes morales à la simple facticité de leur signification sociale. De ce “sociologisme” théorique découle le problème qui vouera à l’échec la démarche de Bourdieu comme intellectuel : comment articuler la théorie et la pratique de telle sorte que le traitement sociologique de la réalité permette d’établir les points de vue normatifs sur lesquels la critique politique pourra ensuite légitimement s’appuyer ?

Ce qui s’est construit dans l’oeuvre de Bourdieu, d’un point de vue allemand, c’est d’abord la synthèse de deux traditions sociologiques qui avaient toujours été considérées comme des options alternatives et exclusives. Avant le national-socialisme, il était apparu en Allemagne une école sociologique qui se consacrait essentiellement à déchiffrer, au plus près des phénomènes, le contenu social de pratiques et d’artefacts quotidiens ; on peut voir en Georg Simmel le père fondateur de cette tradition, dont les meilleurs représentants furent certainement des esprits indépendants comme Siegfried Kracauer et Walter Benjamin.

Quand Siegfried Kracauer se penchait sur la culture des employés des années 1920, ou quand Walter Benjamin étudiait le mobilier des intérieurs bourgeois de Berlin, leurs tentatives d’interprétation étaient toujours guidées par la volonté de faire apparaître sur les réalités vécues du présent les frictions de l’ascension et du déclassement social.
Face à cette tradition, il existait une seconde école dont le mérite essentiel consiste à avoir esquissé une théorie sociologique de l’action, permettant d’expliquer les processus sociaux de domination et d’exploitation. Le père fondateur en était Max Weber, et ses meilleurs représentants devaient souvent être recherchés dans le camp marxiste.

Si la première de ces écoles contribua au déchiffrement phénoménologique de la quotidienneté, la seconde permit d’articuler la théorie des classes et de la stratification sociale dans la perspective d’une théorie de l’action. Il apparut à la lumière de ces derniers travaux que la domination d’un certain groupe social ne dépend pas seulement de la disposition de ressources matérielles, mais peut aussi résulter de l’accumulation de biens symboliques comme le savoir, la culture, les relations. Jamais une véritable synthèse de ces deux écoles ne fut réalisée en Allemagne même, du fait notamment que
les meilleurs théoriciens avaient été contraints à l’exil sous le national-socialisme.

C’est seulement dans le dernier tiers du XXe siècle que le Français Pierre Bourdieu réussit à accomplir ce pour quoi les liens de continuité intellectuelle faisaient défaut en Allemagne après la guerre : concilier Simmel et Weber dans une démarche qui permettait de décrypter sur les artefacts et les pratiques du quotidien l’état des luttes sociales pour la domination. C’est pourquoi le vide laissé par la disparition inattendue de Pierre Bourdieu ne se mesure ni à l’aune d’une discipline universitaire particulière ni à celle de la sphère intellectuelle. Avec lui risque de s’éteindre, du moins en Allemagne, toute cette tradition qui concevait encore la sociologie, dans l’esprit de ses classiques, comme une entreprise d’élucidation de la domination sociale.

Cette analyse de la domination sociale est cependant conduite de telle manière qu’elle ne fait pas apparaître les normes morales ou les points de vue rationnels sur lesquels la critique pourrait légitimement s’appuyer : Bourdieu analyse toujours les rapports sociaux dans la perspective d’un observateur qui resterait pour ainsi dire neutre face aux luttes pour la distinction. Seules certaines nuances de sa terminologie, d’infimes déplacements dans le contenu affectif de son langage, marquent la sympathie qu’il nourrissait sans aucun doute pour les efforts des couches défavorisées désireuses de reconquérir leur honneur social. Il est resté toute sa vie étranger à cette tradition d’une critique immanente qui cherche à dégager dans la réalité sociale elle-même le principe d’une objection fondée contre celle-ci. Ce déficit des analyses sociologiques de Bourdieu fait que ses prises de position intellectuelle présentent toujours un aspect décisionniste, dans la mesure où elles ne découlent pas de ses descriptions normatives elles-mêmes : la théorie ne nous fournit pas les raisons pour lesquelles certains processus de la réalité sociale doivent être refusés ou au contraire approuvés.

Traduit de l’allemand par Pierre Rusch

Face à la crise, allumer des contre-feux pour inventer une société solidaire

Point de vue |par Robert Castel, sociologue, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences
sociales (EHESS)| 23.01.12 | 13h03

Il reste beaucoup de la pensée de Pierre Bourdieu, et même l’essentiel, parce qu’il a incarné une posture sociologique qui est indémodable. J’entends par là qu’il a déployé sous toutes ses facettes une intuition fondamentale sur la nature de la sociologie, à savoir qu’elle est un corps-à-corps avec les contraintes.

On est ou on devient sociologue lorsque l’on a compris que le monde n’est pas là pour nous plaire, que la société ne fait pas de cadeaux, et que le sujet social est aux prises avec des déterminations qui l’entourent : il est lesté par le poids de l’histoire et assiégé par des forces qui le dépassent. C’est ce que Pierre Bourdieu appelle les rapports dedomination et les différentes formes de la violence qu’il a analysés et dénoncés.

Mais il y a un contresens fondamental souvent fait sur Bourdieu de confondre le sensaigu de contraintes et l’acceptation du déterminisme social. C’est le contraire. C’estla prise de conscience des contraintes qui permet de dé-serrer un tant soit peu l’étaudes contraintes et de conquérir une liberté à l’échelle humaine. Il y a beaucoup de reproduction, mais il n’y a pas que de la reproduction. Il y a beaucoup d’héritage, mais il n’y a pas que de l’héritage. C’est en comprenant la nature et la force des facteurs de constitution et de reproduction des héritages que l’on peut s’en affranchir.

Plus généralement, l’acteur social est cet individu surplombé par des contraintes plus fortes que lui, mais qui ne se contente pas pour autant d’entériner cet ordre ou ce désordre du monde. C’est sans doute la seule manière pour “ouvrir, comme le dit Bourdieu, l’espace des possibles” et se libérer des contraintes. La liberté ne se décrète pas, elle se construit tant bien que mal au long de la traversée des épreuves qui constituent la trame de l’existence sociale. Elle se gagne en s’opposant aux contraintes.

Mais penser la liberté à partir de ce qui s’oppose à elle n’est pas aisé. Il est difficile de penser la liberté en situation lorsque l’on sait qu’elle ne tombe pas du ciel et qu’elle trace son sillon à travers les contraintes. D’où des hésitations, des détours et des retours de Bourdieu, par exemple à propos de la théorie de l’habitus, qui lui ont été reprochés comme des faiblesses ou des inconséquences. Mais ces tâtonnements illustrent en fait la complexité et la force d’une démarche de recherche qui refuse de prendre pour argent comptant les évidences du sens commun, qui confortent le plus souvent les positions
acquises.

Tant que la sociologie ne se réduira pas à une fonction d’expertise, ou au recueil et à l’interprétation de données quantitatives, ou à la prise en compte d’expériences sociales décontextualisées et déhistoricisées, cette démarche constituera selon moi la voie royale du travail sociologique. Mais ce n’est pas une entreprise facile et les difficultés ne sont
pas seulement d’ordre méthodologique. Car la position de Bourdieu inclut aussi une dimension morale et politique. Elle affirme à la fois cette omniprésence des contraintes et de la domination et l’exigence de s’en libérer.

Bourdieu est le sociologue qui a déployé l’ampleur des rapports de forces qui se cachent derrière les rapports de sens, et parfois jusqu’à l’obsession, et en même temps il a affirmé la nécessité de s’en dégager. Ses ennemis voient là une contradiction. Ce n’est pas une contradiction, mais l’expression d’une tension permanente qui a traversé toute la vie et toute l’oeuvre de Pierre Bourdieu. C’est cette tension qui a fait de son travail une quête perpétuelle pour aller plus loin dans le décryptage des rapports sociaux de pouvoir.

C’est elle aussi qui a entretenu une inquiétude permanente pour conjurer la tentation totalisante qui, il faut le dire également, guettait l’entreprise de Bourdieu, qu’une pensée forte et structurée se donne comme un principe universel d’explication du monde social planant au-dessus de la diversité des pratiques et de la complexité des défis auxquels les sujets sociaux sont confrontés. Mais son insatisfaction le poussait à aller toujours plus loin, y compris contre lui-même, contre la tentation de “faire du Bourdieu” en appliquant ses concepts comme des recettes.

Cette posture n’est en rien périmée. Avec ce que nous appelons en euphémisant leschoses “la crise”, le pouvoir impitoyable des contraintes imposées à travers l’hégémonie croissante du capital international et de la spéculation financière est de plus en plus omniprésent. Bourdieu soulignait déjà la “concentration extraordinaire de toutes les
espèces de capital, économique, politique, militaire, scientifique, technologique” qui s’imposait de plus en plus en cette phase sauvage de développement du capitalism mondialisé (Contre-feux II, Raisons d’agir éditions, 2001).

Face à cette situation Pierre Bourdieu aurait certainement continué à penser que ce n’est pas ainsi que les hommes devraient vivre, et que ce ne sont pas les agences de notation qui devraient déterminer le sort des citoyens. Il aurait aussi continué à chercher des contre-feux pour essayer d’endiguer les forces destructrices à l’oeuvre et qui sont la forme ultralibérale qu’ont prise les rapports de domination. Ainsi, la constitution d’un mouvement social européen appuyé sur un syndicalisme rénové porte, disait-il, “l’espérance d’une véritable Europe sociale” (Contre-feux II).

Mais en parlant d’espérance Pierre Bourdieu était assez lucide pour ne pas prendre ses désirs pour la réalité, et assez bon weberien pour ne pas confondre le savant et le politique. Il savait qu’une théorie de la société, si profonde soit-elle, n’a pas par elle- même une force suffisante pour changer le monde. Mais il pensait en même temps que ce n’est pas une raison pour renoncer à vouloir le changer, et qu’il fallait dès lors continuer à dénoncer l’intolérable. Pierre Bourdieu a été, je crois, un “indigné” avant la lettre.

C’est-à-dire quelqu’un qui, face au caractère intolérable de la situation économique et sociale actuelle livrée à l’hégémonie des rapports de forces, en appelle à l’esprit de résistance et refuse la résignation. Quant à la manière de s’y prendre pour promouvoir le changement, elle demeure ouverte, et il se peut même qu’elle échoue tant sont puissants les rapports de domination. Mais parier sur la liberté, la justice et la possibilité de vivre dans une société solidaire, c’est déjà beaucoup, et Pierre Bourdieu l’a fait.

Auteur notamment de “La Montée des incertitudes” (Seuil, 2009)
Article paru dans l’édition du 24.01.12

Loïc Wacquant : “un classique iconoclaste”

Entretien | LEMONDE.FR | 23.01.12 | 12h53
par Propos recueillis par Nicolas Truong

Dix ans après sa mort, Pierre Bourdieu est-il toujours selon vous “le nom d’une entreprise collective de
recherche qui traverse les frontières des disciplines” ?

Loïc Wacquant : Plus que jamais. Bourdieu est depuis 1996 le sociologue le plus cité au monde, toutes disciplines confondues, mais il est aussi le plus cité et utilisé dans les champs connexes de la sociologie et jusque dans les matières appliquées comme la comptabilité et le travail social, l’architecture et la médecine, et jusqu’en théologie. En atteste la variété des domaines couverts par les revues savantes qui ont récemment consacré des numéros spéciaux à son oeuvre, parmi lesquelles Poetics, Theory & Society, Ethnography, International Journal of Leadership in Education, Organization,
TheTranslator et International Political Sociology. Bourdieu est le premier et seul sociologue de la seconde moitié du XXe siècle à avoir rejoint Marx, Weber, et Durkheim au rang de classique dans l’enseignement de la sociologie aux Etats-Unis, en Allemagne, au Japon, etc.

Dans quel domaine de recherche ses travaux sont-ils le plus présent aux Etats-Unis et dans d’autres pays étrangers ?

Loïc Wacquant : Pour des raisons de priorité chronologique, son influence est la plus prononcée dans les domaines que Bourdieu lui-même a labouré, culture et éducation, classes et stratification, science et connaissance, et tout ce qui touche de près ou de loin au pouvoir. Mais elle s’affirme désormais tous les secteurs d’investigation, de la théorie cognitive à la théorie féministe, du décryptage des miettes de la vie quotidienne dans la veine d’Erving Goffman à l’étude historique des macrostructures à la manière de Marc Bloch. C’est la preuve de la flexibilité et de la fécondité des concepts qu’il a forgé. Un exemple : les travaux sur l’identité qui déploient la notion d’habitus, que Bourdieu chipe à la tradition philosophique pour lui donner un tour sociologique, portent aussi bien sur l’identité de classe et sexuelle que sur l’expérience professionnelle, immigrée ou gay.

Pouvez-vous prendre quelques exemples de sujets, comme l’Etat-pénal, qui sont (c’est votre cas) l’objet d’enquêtes menées avec les outils de la sociologie bourdieusienne ?

Loïc Wacquant : En nous invitant à repenser l’État comme “la banque central du capital symbolique”, Bourdieu nous fait voir que le système pénal fonctionne à la manière d’une “université négative” : la justice criminelle délivre des diplômes
de démérite (la sanction et le casier judiciaires) qui amputent les chances de vie et légitiment l’exclusion des plus marginaux parmi les dominés, de même que les titres scolaires des institutions d’élite légitiment les pouvoirs que les dominants ont hérités de leur position d’origine. On découvre ainsi que l’ordre social est renforcé au deux extrêmes de la structure des classes par deux machines à classer et juger, qui effectuent l’une la “sociodicée du malheur” et l’autre la “sociodicée du privilège”, pour parler comme Weber. En mai prochain se tiendra à York une conférence organisée avec des collègues britanniques qui réunira des chercheurs du monde entier pour “Emmener Bourdieu en ville”, soit tirer un bilan des mérites et des limites de la théorie bourdieusienne appliquée aux études urbaines. Dans tous les cas, il ne s’agit nullement de célébrer un maître momifié mais de mettre ses travaux au travail, en élargissant et en approfondissant les modèles qu’il a construit, mais aussi en les révisant et en les réfutant pour les dépasser lorsque c’est possible. Ainsi va la science et Bourdieu ne l’aurait pas voulu autrement. La grande force de sa pensée réside justement dans le rare alliage qu’elle opère entre la foi dans la raison et l’énergie iconoclaste avec laquelle il l’applique au monde social, et au monde scientifique en tout premier lieu.

Quel type d’intellectuel est-il selon vous le plus adapté à la période actuelle : organique, spécifique, critique ou collectif ?

Loïc Wacquant : Je préfère récuser la distinction et les inviter tous à s’allier, d’une part, pour réaffirmer le besoin impératif de défendre collectivement l’autonomie des producteurs intellectuels et, de l’autre, pour mettre leurs compétences propres au service du débat civique. Dans la période actuelle, ou le capital économique réaffirme ses prérogatives comme jamais, on ne peut se permettre le luxe des divisions de chapelles et de style intellectuels.

Que dirait Pierre Bourdieu de la crise européenne et de la campagne électorale en
cours?

Loïc Wacquant : Il n’est qu’à lire son cours du Collège de France sur l’État pour supputer qu’il pointerait d’abord l’encombrement de l’espace public par une foultitude de faux problèmes fabriqués par les technocrates d’État, les vendeurs de sondages, les pseudo “think tanks” et les médias friands de thématiques “sexy” qui permettent de faire de l’audimat et de vendre de la copie. Et qu’il réaffirmerait l’urgence de construire un État social européen digne du nom, capable de faire reculer la dictature de la finance et de garantir les droits les plus élémentaires, à commencer par le droit au travail, inscrit dans la constitution et bafoué sans discontinuer depuis 40 ans.

Loïc Wacquant est professeur à l’Université de Californie, Berkeley, et chercheur au Centre européen de sociologie et de science politique, Paris. Membre de la Society of Fellows de Harvard University et lauréat de la MacArthur Foundation, ses travaux portent sur la marginalité urbaine, la domination ethnoraciale, l’État pénal, la politique de la raison et la théorie sociologique, et sont traduits en une quinzaine de langues. Ses ouvrages récents comprennent Les Prisons de la misère (nouvelle édition augmentée, 2012) et Les Deux visages du ghetto (à paraître chez La Découverte).

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